Biographie

Abel Tournissoux est né en 1994 à Mâcon.

Diplomé de L’Ecole Nationale Superieure d’art de Bourges en 2016 et de L’Académie Royale des Beaux Arts ESA de Bruxelles en 2018.

Vit et travaille à Bruxelles.

« (…) Abel vit les sujets et les espaces des œuvres qu’il peint. Il aime et côtoie ses modèles qui sont toujours des proches directs, familles ou amis. Monde rural, scènes quotidiennes vécues en communauté, voyages, rencontres, soirées, concerts : tous les thèmes traités par Abel ont été d’abord éprouvés, vécus dans le réel avant de passer au tamis de l’atelier.

(…)

Au centre de sa création, un long protocole, des actions multiples, un étirement du temps. Toujours d’abord le corps perçoit, absorbe, prend note, sur le vif puis par décantation et transformation de la mémoire. C’est ce corps même qui est à l’origine de chaque tableau dont le format fera vibrer en lui tels ou tels sensations. C’est par ce corps, et ce ressenti, que le fond arrive, avec ses repères de couleurs. Avant que ne monte l’image, les figures et l’espace, par l’intermédiaire des souvenirs érodés et par l’usage des sources : collages de photographies, projection, mise au carreau. De ce réel originel toutefois ne subsiste que des traces que des morceaux. Abel contourne le piège de la reproduction et de l’image pour faire peinture. En multipliant actions et écritures diverses, Abel tantôt compresse le temps tantôt le rallonge. C’est dans ce temps de la peinture que l’image s’incarne vraiment, qu’elle prend vie.(…) »

Amélie Adamo

Ecrits

A l’atelier comme dans la vie, Abel rit souvent tout en parlant de choses sérieuses. Son regard ne semble pas avoir d’âge, où plutôt il y a en lui la folie joueuse de la jeunesse en même temps que la profondeur sage des âmes vieilles. Ses mains bougent dans tous les sens. Abel habite l’espace et l’instant avec son corps tout entier. C’est de cette présence au monde dont il est question dans sa peinture. De cette ambivalence qui va à l’envers du cadran, entre hier et maintenant, entre joie et mélancolie. De cet état du corps, face au réel, face au temps, face au tableau.

Abel est né en 1994, d’une génération de jeunes peintres qui s’est construite au fil de révolutions majeures. L’arrivée de Google dans les foyers. Le développement des réseaux sociaux. Facebook. Insta. Une déferlante d’images de toutes natures, accessibles partout, tout le temps. Une ère de la vitesse. Où tout s’infiltre dans les têtes et dans l’atelier, bouleversant, comme le fit la photographie, et la nature des sources et la manière même de peindre. Ce à quoi s’est ajouté l’accélération vertigineuse du marché avec son dictat de nouveauté et de jeunisme, donnant régulièrement lieu à une augmentation délirante des cotes de l’œuvre de jeunes peintres parfois à peine sortis de l’école. 

Tremblements des bruits de l’actualité et des vitesses de l’illimité dans le temps long et suspendu de la peinture. Tout ceci n’ayant pas été sans produire son lot d’écueils chez cette nouvelle génération de peintres. Le poids des lois du marché sur la pratique, la saturation des images, l’accessibilité constante à tout ce qui se fait et s’est fait en termes de peinture, auront parfois été pesants dans l’œuvre de certains. Quand la recherche de la tendance se fait au prix de la singularité. Quand la création devient production effrénée pour répondre à la demande marchande. Quand la quête de stratégie et d’une parfaite maitrise de comment faire un tableau, se fait au péril de la vie de l’œuvre. Quand la répétition de sujets convenus, de ficelles que tout le monde tire, tend à une forme de superficialité. Quand l’œuvre s’enferme dans un monde de l’image, de surface, de technicité académique et de parfaite reproduction. 

Voilà autant d’éléments qui auront participé à écraser plusieurs choses essentielles à la peinture : le risque libre de la tentative, la lutte, l’erreur et le doute possibles ; le silence et le temps long de l’atelier, dans son retrait nécessaire aux bruits du monde, dans l’incarnation du corps que cela implique. A l’évidence, Abel fait partie des jeunes peintres qui auront su contourner de tels écueils. En cela qu’il replace précisément le corps au centre des enjeux de sa peinture. 

Il n’y a pas de sujets « fake » chez Abel, pas de sujets choisis parce que c’est à la mode ou que ça marche bien. Sa peinture répond à une nécessité personnelle et incarnée. Abel vit les sujets et les espaces des œuvres qu’il peint. Il aime et côtoie ses modèles qui sont toujours des proches directs, familles ou amis. Monde rural, scènes quotidiennes vécues en communauté, voyages, rencontres, soirées, concerts : tous les thèmes traités par Abel ont été d’abord éprouvés, vécus dans le réel avant de passer au tamis de l’atelier. 

Il en est ainsi des figures comme des espaces et paysages traversés, pour lesquels l’épreuve de la peinture sur le motif vient toujours remettre en mouvement la pratique d’atelier. Ce qui permet sans aucun doute d’éviter le piège d’une peinture sonnant creux, trop enfermée dans un maniérisme purement formel. Chez Abel la stratégie du tableau toujours est remise en mouvement par une confrontation aux tremblements de la vie : au passage du temps, au mouvement des lumières, à l’intensité des couleurs, à la distorsion des formes, à l’atmosphère des espaces. 

Un trait d’union intemporel que l’artiste tire entre son époque et celle des premières modernités où, en lisière des XIXe et XX siècles, les artistes ont su dépoussiérer une tradition figée et académique en réinsufflant le souffle de la vie dans leur pratique d’atelier. Héritage moderne dont la peinture d’Abel a su absorber la féconde substance. 

Face à l’invention de la photographie puis face à celle d’internet, de l’ordinateur ou du smartphone, la peinture moderne a repoussé la question de la reproduction et de la perfectibilité technique, pour explorer un champ qui lui était propre. Un champ pictural, autonome, singulier, fait d’imperfectibilités et d’erreurs. Un champ qui a redéfini le réalisme au-delà des limites de l’image et de la mimesis traditionnelle. Ce réalisme s’est inventé dans une ouverture de la peinture à l’hétérogène du grand vivant, entre stratégie et vérité. Lieu de conflits, de tensions, de protocoles multiples, l’œuvre s’est ouverte dans sa manière et dans son espace, accueillant et le savoir de l’atelier et le bordel du grand dehors, et la dépense énergétique du corps et le mouvement du temps. C’est de tout cela dont il est question dans chaque peinture d’Abel. 

Au centre de sa création, un long protocole, des actions multiples, un étirement du temps. Toujours d’abord le corps perçoit, absorbe, prend note, sur le vif puis par décantation et transformation de la mémoire. C’est ce corps même qui est à l’origine de chaque tableau dont le format fera vibrer en lui tels ou tels sensations. C’est par ce corps, et ce ressenti, que le fond arrive, avec ses repères de couleurs. Avant que ne monte l’image, les figures et l’espace, par l’intermédiaire des souvenirs érodés et par l’usage des sources : collages de photographies, projection, mise au carreau. De ce réel originel toutefois ne subsiste que des traces que des morceaux. Abel contourne le piège de la reproduction et de l’image pour faire peinture. En multipliant actions et écritures diverses, Abel tantôt compresse le temps tantôt le rallonge. C’est dans ce temps de la peinture que l’image s’incarne vraiment, qu’elle prend vie.  

Ce pouls de la peinture on ne sait pas trop par quelle magie il commence à battre ou pas. Mais le miracle de cette présence, de cette vie, semble toujours se produire dans un entre-deux. Sur une frontière tenue. Entre la stratégie et la vérité, entre la réalité et la fiction, entre le morceau et l’unité. 

La peinture d’Abel est un nœud de tensions. Et c’est dans ces tensions que la vie née. Aux frontières du classique et du moderne. Entre réalisme, impressionnisme et expressionnisme. Dans un voyage où se télescope le Nord et le Sud, l’Allemagne dans l’Italie ou l’Espagne dans les Flandres et vice versa. C’est là que née la vie, dans le conflit des écritures et des matières. Du maigre et du gras. Des glacis, des transparences, des couches, des réserves, des aplats. Là dans une écriture serrée, fermée, précise. Ici dans une écriture ouverte, déliée, esquissée. Ouvrir l’horizon ou le fermer. Espace. Planéité. Donner de la présence aux formes ou les éroder. Capter la beauté ou la violenter. Pulvériser. Assembler. Hausser les contrastes entre les ombres et les lumières. Monter la palette. Jongler entre naturel et artificiel. 

C’est dans ces tensions que se mets à battre le pouls de la peinture. C’est là que l’on ressent. La profondeur de la nuit. L’intensité du jour. Les néons électriques. Le soleil. La douce fraicheur. La chaleur harassante. La légèreté du vent. La lourdeur de l’orage. Les vapeurs de l’alcool. La vibration d’un accord. Sous une tente. Dans la rue. Dans un bar. En bord de rivière. C’est là que l’on entend le rire d’un cœur ouvert. L’aboiement d’un chien retrouvé après le voyage. C’est là que l’on mesure la beauté des corps aimés. Fragile et fugace. Intense. Un regard. Une main. Un pied. C’est là que s’opère le passage. Comme du jaune dans la grisaille. Comme une saison nouvelle. Du silence à la musique. De la joie à la mélancolie. De l’amour à la violence de l’absence. C’est là que le temps que s’arrête. 

A l’atelier comme dans la vie, Abel rit souvent tout en parlant de choses sérieuses. Il est joyeux et grave. Comme sa peinture. Il est Sage et fou. Comme tout peintre. Il a la sagesse de mesurer qu’il est petit face à l’immensité du temps long de la peinture. Hals. Jordaens. Chardin. Vuillard. Klimt. Nolde. Kokoschka. Il a la sagesse de bien tout regarder et de prendre le temps. Comme il a la folie d’oser s’y confronter. De refaire. De défaire. De faire. Son œuvre à soi. Tableau modeste ou monument au format délirant. Génial, invendable, improbable, inachevé, qu’importe. 

Il y a de la folie et de la sagesse à faire peinture. Bien-sûr le peintre sait. Que la vie passe. Impossible à fixer. Que son artifice ne sera jamais qu’une copie inanimée, en deçà de la puissance du tremblement de la vie. Pas une couleur, pas un mot, pas une note de musique, ne vaudront l’intensité d’un instant à tenir une main chaude contre la sienne, à se perdre dans un coucher de soleil, à sentir dans la nuit le battement d’un cœur. Et pourtant. Le peintre a la folie de la tentative. Essayer de capter l’insaisissable. De fixer le vertige sur un petit bout de toile. Il a la folie de peindre jusqu’à voir, là, sous les entrelacs de matière, la vie qui soudain doucement palpite. Et c’est sagesse de croire en cette folle magie. Parce qu’elle réinvente notre manière de regarder le réel. Là où le monde actuel nous assène d’un flot d’images maquillées, filtrées, photoshopées ; des images techniquement parfaites, aux apparences réalistes, qui ont l’audace de nous dire c’est ça le réel mais qui sont aussi vraies qu’un flot de fake news. La peinture elle, résiste à ce flot-là. Par son temps. Par son corps. Elle casse le réel. Elle le réinvente. Elle gratte la surface. Va dans l’épaisseur. Dans le fond des choses. Elle révèle ce que l’on ne veut voir. Elle écorche. Elle ravive. S’il est une vérité en peinture, c’est dans cet éblouissement-là. 

Amélie Adamo, été 2024

Beaucoup d’historiens admettent communément que le Saint Jean qui se trouve dans la cathédrale de Pise est l’oeuvre la plus sûrement attribuée à Cimabue. A propos de celui-ci, certains disent qu’il représente les derniers feux de la grande tradition de l’icône en Occident, d’autres disent qu’il ouvre à une nouvelle ère.

L’identité de l’évangéliste est double : il est à la fois très grand et en même temps présente une grande humilité dans sa présence. Une sorte de petitesse gigantesque.

Son visage est penché et donne l’idée que la tour de Pise, symbole mondialement connu et se trouvant probablement non loin de là, se courbe par humilité.

Il y a pour moi un lien très intime entre l’oeuvre de Cimabue et deux des peintures d’Abel Tournissoux sur lesquelles je vais me concentrer : Je ne parlerai pas de ce lien intime, mais je parlerai de l’éclairage que celui-ci donne pour moi à ces deux peintures.

Si vous croyez mon témoignage, je vous dirais que je connais les lieux que représentent ces deux peintures et je pense même avoir vécu les évènements qui en sont à l’origine.

Mais si vous croyez mon témoignage, je vous dirais aussi que le peintre a modifié la réalité de ces espaces premiers. Comme cela, je dirais que la corde à linge qui se trouve en bas à gauche de « Mes très chers vous », ne s’y trouvait pas à l´origine.

Si vous en croyez mon témoignage, je vous dirais que la jeune femme et l’enfant qui viennent puiser de la lumière à la source dans « Ode à la joie », ne s’y trouvaient pas non plus. Mais ils sont vrais.

Et pourtant il me semble qu’Abel Tournissoux ne dépeint pas la fin d’une tradition picturale, il dépeint sa fin et son renouveau. La fin, nous pouvons bien l´entendre : les derniers feux d’un réalisme qui s’éteint chaque jour un peu plus dans l´histoire de la peinture, mais nous pouvons aussi y trouver le démarrage d’une nouvelle perspective qui par la lumière semble pouvoir s’y incarner.

Il me semble à vrai dire que les événements plaident pour moi. La geste brugélienne semblait encore il y a un ou deux mois raconter des peuplades légendaires qui dansaient sur les cadavres d’épidémies disparues. Mais aujourd´hui le réel lui-même semble être une immense fake news qui nous brûle le visage.

Ainsi donc, Abel Tournissoux semble vouloir nous dire que si l’on touche à la lumière de la peinture, elle peut encore nous aveugler.

Axel Pahlavi

Allégories de l’idéal collectif, les tableaux d’Abel Tournissoux appellent à l’expérience de la communauté. C’est un ensemble de scènes narrant des relations intersubjectives, des moments d’expériences partagées, combinés dans un ensemble d’images complexes.Complexes par les relations à l’espace même des scènes représentées (il s’y passe beaucoup de choses dans les plus récentes), tant par les relations entre les tableaux que les reprises de tableau en tableau.La communauté, le monde rural, la recherche de sens existentiel retrouvé par le rituel sacrificiel, le voyage où la vie nomade devient initiation, les rencontres : autant de racines qui fondent sa démarche.Les ombres des grands peintres ne sont pas loin cependant, des icones auxquelles le jeune artiste répond par allusions et hommages. Ce sera donc par l’expérience du faire pictural que se fonderont les images nomades peintes par Abel Tournissoux.

Stephan Balleux